Carnet de chantier

Sauver la charpente d'un manoir normand du XVIIe, les mains dans le bois

Par Édouard Choquenet Atelier Angle Noir · Paris 17e Publié le 3 juillet 2026 Lecture 7 min
Sous-comble d'un manoir normand du XVIIe siècle : fenêtre cintrée, plafond en lattis et plâtre ouvert par une infiltration d'eau, charpente et mur de brique mis à nu.
Le manoir, sous les combles : une fenêtre cintrée d'origine, et un plafond que l'eau a fini par ouvrir.

On comprend mieux le bâti ancien en une semaine sur un vrai chantier qu'en un an de plans. Le mien s'appelle un manoir normand du XVIIe siècle, que je restaure. Récit d'une charpente reprise à la main, et de ce que ça change dans ma façon de travailler à Paris.

Ce n'est pas un chantier client. C'est mon terrain : celui où je me permets de mettre les mains dans la structure, d'apprendre, de rater et de recommencer. Le manoir souffrait d'un mal que le bâti ancien redoute plus que tout : l'eau. Une infiltration installée depuis des années, une toiture en ardoise fatiguée, et au-dessus de la tête, une charpente qui payait l'addition.

L'eau, toujours l'eau

Le réflexe du néophyte, c'est de traiter ce qu'il voit : la tache, le plâtre qui cloque, la poutre noircie. L'erreur. Dans l'ancien, le dégât visible n'est que le bout de la chaîne : la cause est presque toujours en amont, et c'est l'eau. Ici, elle tombait depuis si longtemps qu'elle avait fini par tracer son chemin jusqu'au seau.

Eau d'infiltration s'écoulant le long d'une poutre de plafond et tombant goutte à goutte dans un seau, dans un manoir ancien.
Avant · l'infiltration, tombant depuis assez longtemps pour laisser sa trace.

Tant qu'on n'a pas coupé la source, tout le reste est cosmétique. C'est la première règle que j'emporte sur chaque chantier parisien : chercher la cause avant de réparer l'effet.

Ce que des années d'humidité font à une charpente

En ouvrant les plafonds (lattis et plâtre d'origine), le verdict était sans appel. Le bois se gorge d'eau à l'endroit le plus vulnérable : l'about de poutre, là où la pièce vient s'appuyer dans le mur. Ce logement reste humide, ne sèche jamais, et le bois y pourrit de l'intérieur. Des champignons s'y étaient même installés : la preuve que le mal était ancien.

Poutre de charpente en bois pourrie et fibreuse, envahie de moisissures, sous un plafond en lattis ouvert.
Avant · le bois pourri jusqu'au cœur, là où l'eau stagnait.
About de poutre en bois reposant dans un mur de pierre et de brique, plâtre et lattis dégradés autour de l'appui.
Avant · l'appui de la poutre dans le mur : le point à surveiller en priorité dans tout bâti ancien.

L'autre ennemi : les insectes du bois

L'humidité attire un second fléau. Sur certaines pièces, la surface est criblée de petits trous réguliers : la signature des insectes xylophages (vrillettes, capricornes) qui digèrent le bois affaibli. Une poutre trouée de la sorte a perdu une partie de sa résistance. On ne la rafistole pas : on la traite, ou on la remplace.

Pièce de charpente ancienne criblée de petits trous d'insectes xylophages, bois dégradé au niveau de l'appui.
Avant · le bois criblé : la marque des insectes xylophages sur une charpente affaiblie.

Réparer sans trahir : la greffe

Voici le cœur de ma manière de faire : la greffe. On ne remplace jamais toute une poutre. On dépose seulement la partie morte, l'about pourri, puis l'on aboute une pièce de bois sain qui reprend la charge, taillée à la section d'origine ; tout ce qui tient encore est conservé. La reprise se voit aujourd'hui, claire sur le bois ancien, et prendra la patine avec le temps. C'est plus long, plus exigeant que de tout jeter, mais c'est la seule façon de ne pas trahir le bâtiment.

Charpente de manoir renforcée : nouvelles pièces de bois saines aboutées et étrésillons posés contre les poutres anciennes, près d'une fenêtre cintrée.
Après · les renforts en place : des pièces saines épaulent la charpente d'origine, près de la fenêtre cintrée.
Greffe de charpente en contexte : une pièce de bois saine vient prendre le relais d'une poutre ancienne dégradée, le reste de la structure étant conservé.
Après · la greffe en contexte : seule la partie morte est déposée, le reste est conservé.
Gros plan d'une greffe de charpente : une pièce de bois saine aboutée à l'ancienne poutre pour reprendre la charge à l'about.
Après · la greffe de près : une pièce saine reprend la charge, exactement là où le bois était perdu.

Soyons clairs sur un point : sur mon manoir, je me permets de mettre les mains dans la charpente moi-même. Chez un client, ce travail structurel revient à un charpentier, et mon rôle est ailleurs : le diagnostic, le choix des matériaux, la coordination et l'exigence du détail. Mais ce regard-là, c'est exactement sur des chantiers comme celui-ci qu'il se forme.

Couper la source : la toiture en ardoise

On ne répare pas une charpente en laissant le ciel ouvert au-dessus d'elle. La cause première, la couverture, a été traitée par une réfection partielle de la toiture en ardoise, pour stopper l'infiltration avant de refermer quoi que ce soit. L'ordre n'est pas négociable : la couverture, puis la structure, puis les finitions. Jamais l'inverse.

Ce qu'un manoir normand apprend au bâti parisien

On pourrait croire tout cela très loin d'un appartement haussmannien. C'est l'inverse. Le vieux Paris, ce sont les mêmes matériaux et les mêmes logiques : planchers et charpentes en bois, plâtre, murs qui respirent, et l'eau comme ennemie no 1. Diagnostiquer la cause avant l'effet, choisir le matériau juste plutôt que le plus commode, conserver ce qui peut l'être : cette exigence née dans un manoir du XVIIe, je l'applique trait pour trait dans un appartement du 17e arrondissement.

La toiture entièrement refermée et les finitions (plâtres, enduits, sols) feront l'objet d'un prochain épisode.

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Parler de mon projet
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Édouard Choquenet

Architecte d'intérieur et maître d'œuvre, fondateur d'Atelier Angle Noir (Paris 17e). Spécialiste de la rénovation haussmannienne et du bâti ancien. En dehors des chantiers parisiens, il restaure un manoir du XVIIe siècle en Normandie.